Le Sapin de Madame B.

Il y a quelques semaines, à une heure tardive de la soirée, la sonnerie de mon appartement (au rez de chaussée d’un petit immeuble) a retenti. Interloqué, je saute du lit pour ouvrir la porte sur Madame B., la dame d’un âge très avancé qui vit au 2ème.

Madame B. était de sortie ce soir-là et alors qu’elle rentrait chez elle, s’est retrouvée dans la situation suivante : sa mobilité était tellement réduite qu’elle n’arrivait pas à grimper une volée d’escalier avant la fin de la minuterie qui pilote l’éclairage commun de l’immeuble. Elle avait donc besoin de mon aide pour rallumer régulièrement la lumière, le temps d’atteindre les hauteurs vertigineuses de son appartement.

Je lui ai donc apporté mon aide (en profitant pour porter aussi ses affaires, histoire de ne pas être un monstre) et le temps considérable que lui demandait cette tâche nous a permis de discuter un peu.

Elle m’a expliqué qu’elle souffrait beaucoup de ce handicap, mais qu’elle faisait tout pour repousser son départ, je cite, « inévitable » en maison de retraite.

« C’est que, vous voyez, je veux rester le plus longtemps possible près de mon sapin. »

Mais quel sapin, au juste ? Ah oui, celui qui est derrière, dans la cour (une belle bête, aussi haute que l’immeuble) !

« Je l’ai vu être planté, voyez-vous ? Je l’ai regardé grandir de ma fenêtre tout le temps que j’ai vécu dans cet immeuble. »

Wow, ça me surprend et ça me touche. Pour moi, le bel arbre était un des éléments du décor vu de mon salon, une sorte de chose éternelle dont j’ai constaté la présence immuable en visitant l’appartement, la source des nombreuses pommes de pin qui rendent fastidieuse la tonte du jardin ! Pour elle, il est comme un fils, un enfant chéri.

Cette conversation m’a vraiment fait réfléchir pendant longtemps et me dire que plus tard, j’aimerais bien avoir (pas forcément sous ma fenêtre), un arbre que j’ai vu grandir.

Et j’admire le fait que cette dame se soit donné un enfer de douleur et de pénibilité à rester au deuxième étage sans ascenseur malgré des articulations ruinées par le temps pour cet arbre.

Qu’elle ait accepté sans broncher de s’affaiblir lentement en regardant le conifère se renforcer à son inverse.

Madame B. est morte hier, dans son appartement. Elle aura réussi à éviter l’inévitable, finalement. Par amour pour son sapin.

Ce n’est plus le sapin de la cour de derrière. C’est le sapin de Madame B.

Ca sentait de plus en plus le sapin pour elle, et c’est exactement ce qui lui plaisait.