Pas si pâle que ça, la copie

Je suis d’un naturel plus que méfiant lorsque j’entends parler d’une reprise d’une chanson que j’aime beaucoup. En général, ma réponse immédiate est de serrer les dents et d’inspirer à travers, en étrécissant les yeux, une réaction étrangement similaire à celle que m’inspire l’annonce d’une blessure assez vilaine.

– Tu es au courant pour Albert ? Il s’est salement foulé la cheville en tombant du deuxième étage.
– Serrage de dents

– Tu sais que Black M a repris « Dans ma rue » de Doc Gyneco ?
– Serrage de dents

Pour résumer, je trouve que bien peu de reprises valent, une fois écoutées, le coup d’avoir été réalisées. Et bien sûr je parle des reprises qui sont, d’une manière ou d’une autre, publiées et monétisées. Qu’il s’agisse d’un single, d’une chanson cachée sur un album ou d’une vidéo à publicité sur YouTube. En ce qui concerne les reprises sauvages dans son groupe étudiant ou sous la douche, tout est permis : il faut que musique vive par l’émotion de ceux qui l’aiment.

Cependant, parmi ces fameuses reprises « publiques », il en reste une proportion confortables qui, à mon sens, « traitent l’original avec respect ». Des reprises qui n’égalent pas vraiment l’originale, mais qui n’ont rien de honteux non plus.

Mais des reprises qui, à mon humble et individuel avis, dépassent l’original, ça, c’est vraiment très rare. Très rare, toutefois existant. En voici quelques unes.

Rappel 1 : Il s’agit de reprises dont j’aime l’original (sinon, c’est un peu facile de dire que ça surpasse)
Rappel 2 : Il s’agit de mon avis à moi seul, qui n’engage que moi. Si vous êtes d’accord, c’est super chouette, cela dit.


Leonard Cohen / Jeff Buckley – « Hallelujah »

Hallelujah est une superbe chanson aux paroles extrêmement touchantes de Leonard Cohen et le monde entier devrait le remercier pour l’avoir écrite.

Ceci étant dit, la réorchestration extrêmement minimaliste qu’a proposée Jeff Buckley sur son premier album Grace lui donne une tout autre dimension. La guitare électrique n’est pas un instrument particulièrement puissant quand il est seul, à l’inverse de sa grande soeur acoustique. C’est sur cette difficulté à remplir l’espace sonore que Jeff Buckley a misé pour créer une impression de fragilité particulièrement adaptée aux paroles de cette chanson. Ajoutez sa voix claire et fébrile, ses aiguës remarquables et son souffle difficile à reproduire sereinement, et vous avez une chanson d’une grande faiblesse qu’il faut être très fort pour reproduire correctement.


Coolio / Scott Bradlee’s Postmodern Jukebox feat. Robyn Adele Anderson – « Gangsta’s Paradise »

Célèbre pour son refrain et son sample paraphrasant la superbe « Pastime Paradise » de Stevie Wonder, « Gangsta’s Paradise » brille également pour moi par le phrasé si particulier de Coolio, ni rapide ni lent, ni régulier ni aléatoire, ni chanté ni parlé.

Le projet Postmodern Jukebox du pianiste Scott Bradlee a pour objet de reprendre des morceaux relativement récents dans des styles assurément anciens. Pour ce faire, Scott est entouré de musiciens jazz assez solides et invite pour le chant (et occasionnellement les claquettes) des vocalistes de talent. Le style de chaque reprise varie, mais celui choisi pour cette chanson est astucieux : du jazz-band années 1920/1930 du type de ce qui s’écoutait à l’époque du règne d’Al Capone. La voix de Robyn Adele Anderson est chaleureuse, son débit de parole est excellent et sa gorge sait s’enflammer quand il le faut. Cette reprise sublime totalement l’originale en y insufflant un caractère intemporel et une mélodie qui en était totalement absente.


Even my Mama think that my mind is gone


Bob Dylan / Jimi Hendrix – « All Along The Watchtower »

J’ADORE Bob Dylan. J’adore Bob Dylan bien plus que je n’adore Jimi Hendrix. Et j’adore « All Along The Watchtower » probablement plus que toutes les autres chansons de Bob Dylan. Mais la voix noire et l’aisance à la guitare de Jimi sont tout ce qu’il manquait à l’originale. La reprise de Jimi, enregistrée peu de temps après l’originale par Bob Dylan donne l’impression d’apporter les dernières touches de finition à un chef d’oeuvre. La rencontre musicale de ces deux artistes immense sur ce morceau est quelque chose d’unique dans l’histoire de la musique.


There must be some kinda way outta here!


Gotye feat. Kimbra / Walk Off The Earth – « Somebody That I Used To Know »


Une vidéo vaut mieux qu’un pavé de mots


Prince Buster / Madness – « One Step Beyond »

« One Step Beyond » est un excellent morceau de rocksteady de Prince Buster. Une superbe mélodie (devenue depuis très reconnaissable) de saxophone, posée sur une section rythmique à toute épreuve. Ce morceau est tout ce qu’il y a de plus solide à l’écoute.

La meilleure façon pour moi d’expliquer pourquoi la reprise de Madness est encore mieux réside dans le titre du morceau et le nom du groupe. Elle rajoute la folie qu’il manquait au morceau pour l’emporter un cran plus loin. C’est aussi simple que ça.


Screamin’ Jay Hawkins / Nina Simone – « I Put A Spell On You »

Jay Hawkins n’a pas volé son surnom de « Screamin' », cette chanson est bien là pour le prouver. Quand Jay hurle ses « you’re mine », il affirme une possessivité maladive qui impressionne… autant qu’elle dérange. Comme le titre du morceau l’indique, Jay est un sorcier, un vaudou qui possède sa captive. Ceci n’est bien sûr qu’une métaphore et l’imagerie est très bien développée par les cris de fou furieux du chanteur. L’aspect primal, quant à lui, est souligné par un délicat solo de saxophone.

Mais Nina Simone est une sorcière elle aussi, et quand elle ensorcelle, elle le fait avec charme et volupté, par des caresses portées par les cordes. Et quoi qu’on en dise, « I don’t care if you don’t want me », ça sonne vachement mieux quand c’est une femme qui le dit, non ? Et pour finir, ce saxophone. Ce saxophone ! Où est-ce qu’elle a trouvé cet instrumentiste ? Comment ont-ils fait pour capturer une telle rondeur ?


Lori Lieberman / Roberta Flack – « Killing Me Softly With His Song »

La pauvre Lori Lieberman n’a vraiment pas eu de chance avec cette chanson, parce que sa chanson à elle était déjà très belle. Sa voix est claire, l’ambiance très acoustique est touchante et attendrissante.

Mais la reprise de Roberta Flack est immédiatement devenue la version définitive, avec ses harmonies vocales polyphoniques et ces touches feutrées de piano électrique (sûrement Kurzweil), tellement que beaucoup croient par erreur que cette chanson est d’elle.


Soft Machine / The Mars Volta – « Memories »

Dans le cas de « Memories », la raison de la supériorité de cette reprise est vraisemblablement l’état dans lequel l’originale a été laissée par le groupe auteur. Issue des tous premiers projets de Soft Machine, Memories n’a pour ainsi dire jamais vraiment dépassé le stade de projet. Plusieurs versions de ce titre mélancolique ont été enregistrées, sous la direction de l’un ou l’autre des membres du groupe, sans arriver à ce que j’aurais aimé considérer comme LA version de « Memories » par Soft Machine.

Heureusement pour moi, un de mes groupes préférés a fini par réaliser LA version de « Memories », 40 ans plus tard. En effet, The Mars Volta n’a absolument rien rajouté de nouveau par rapport à la version chantée par Robert Wyatt : mêmes paroles, même structure et quasiment la même instrumentation. Mais avec beaucoup plus d’assurance, ce coup-ci. Le riff de guitare a perdu toute sa timidité, la batterie frappe les temps pour de vrai, la voix de Cedric est bourrée d’émotion et enfin le solo d’orgue électrique d’Ikey Owens est sublime. Il fallait juste entériner ce morceau correctement. C’est désormais chose faite.


The Smiths / Placebo – « Bigmouth Strikes Again »

« Bigmouth Strikes Again » est une bonne chanson des Smiths, mais pas une des meilleures, notamment parce qu’elle est fort répétitive et tourne un peu en boucle sur assez peu de paroles, ce qui pousse la voix enivrante de Morrissey à devenir presque… eh bien, saoulante. Une chanson pleine d’énergie malgré tout, grâce à la vivacité inégalable des guitares de Johnny Marr.

Ce choix de reprise de Placebo est très judicieux, car la voix de Brian Molko n’a précisément rien à voir avec celle de Morrissey et permet de rajouter encore une dose de tranchant à la chanson pour la rendre encore plus épicée, pour accentuer son humour noir. Il n’est vraiment pas facile d’améliorer une chanson des Smiths, ce groupe ayant un univers tellement singulier et reposant aussi fortement sur les performances de chacun de ses membres. Beaucoup de groupes que j’apprécie s’y sont essayés (Radiohead, At The Drive-In, Muse, Archive), et bien d’autres encore (la reprise de « How Soon Is Now? » qui est devenu le générique de Charmed) : le résultat est toujours bien au-dessous.


The Velvet Underground & Nico / Emilie Simon & Tim Keegan – « Femme Fatale »

Je vais me faire crucifier pour celle-là…

Malgré tout le respect que je dois à Lou Reed et aux Velvet Underground,
Malgré tout l’amour que j’ai pour l’accent délicieux de Nico,
« Femme Fatale » est géniale, mais l’ambiance de cette chanson serait plus propice à chanter les aventures guillerettes d’un gamin dans un parc qu’à parler de la menace que représente une femme perfide pour le coeur fragile d’un jeune homme trop naïf.

L’ambiance que propose Emilie Simon, elle, est parfaite.

Allez-y, jetez vos pierres.


Cab Calloway and His Orchestra / Cab Calloway and the Blues Brothers Band – « Minnie The Moocher »

« Minnie The Moocher » est pour moi la quintessence du morceau pour big band. Pleine de vie, d’énergie, de joie même pour parler d’une vie tragique, pleine de cuivres et de chants qui se répondent, et puis emportée par les mouvements et les mimiques du grand Cab Calloway.

Plus de 50 ans après l’enregistrement de l’originale, Cab Calloway reprend son propre classique, accompagné cette fois-ci des musiciens du groupe des Blues Brothers, pour le film éponyme. Cette fois-ci, ce ne sont pas les musiciens de l’orchestres qui répondent aux hi-de-hi-de-hi-de-hi, mais une salle comble. Cette fois-ci la musique est posée et feutrée. Mais la voix et le scat de Cab, eux, n’ont pas pris une ride. Une version ultime pour une chanson immortelle.


Voilà une liste de quelques reprises qui, à mon humble avis, ont réussi le pari difficile de surpasser leurs versions originales. Pour conclure en rendant à César ce qui lui appartient, je tiens tout de même à rappeler qu’il est toujours plus facile d’améliorer l’existant que de créer à partir de rien. Ces reprises n’existeraient tout simplement pas sans les originales, qu’elles soient meilleures ou non.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s