The Smiths – Une étoile filante discrètement omniprésente

Si, comme moi, vous êtes nés après 1987, à moins d’être allés vers eux par vous même, vous n’avez probablement jamais entendu parler de ces quatre gentlemen. Et pourtant…

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The Smiths

Le groupe The Smiths a été fondé en 1982 à Manchester par Steven Patrick Morrissey (chant, paroles) et Johnny Marr (guitare, musique), rapidement rejoints par Mike Joyce (batterie) et Andy Rourke (basse). Ils furent rejoints très brièvement par un cinquième membre que l’histoire oublie souvent (Craig Gannon, guitariste aussi) puis, au bout de 5 ans d’activité, quatre albums et quelques singles hors-album, ils se sont séparés.

L’aventure The Smiths a cessé aussi vite qu’elle avait débuté, mais ça ne lui a pas empêché de faire preuve d’une fulgurance rare qui a eu un impact phénoménal sur le paysage musical anglais. Je ne vais pas vous faire la biographie détaillée du groupe ni disséquer les divergences qui l’ont poussé à l’éclatement, mais c’est justement sur cet impact que je veux me pencher.

Si vous êtes comme moi, un Français quelconque né juste après la disparition du groupe, j’ai la certitude que, pour bon nombre d’entre vous :

  • soit vous avez découvert The Smiths avec une reprise d’eux
  • soit vous n’avez jamais entendu parler du groupe

Pourtant, cette formation éphémère a laissé son nom dans les mémoires de tous les Anglais ayant été adolescents ou adultes pendant les années 1980. Vous voyez, les Smiths, purs produits de l’agglomération de Manchester en pleine période désabusée résultant des réformes de l’administration Thatcher et de leurs conséquences désastreuses sur le marché de l’emploi industriel de la région, se présentaient comme le contraire d’un groupe de rock.

Ils s’appelaient Smiths parce qu’ils voulaient être des gens communs. Aucun des quatre membres n’était un sex symbol, avec en tête de ligne l’asexué et timidement exubérant Morrissey. Leur musique tournait énormément autour de la guitare, mais ils ne connaissaient pas la distorsion. Ils faisaient de la musique extrêmement précise et cadencée, le truc le moins punk qu’il y ait eu depuis l’avènement des Sex Pistols.

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God save the queen

Mais par-dessus tout, ils parlaient de choses courantes. Ils parlaient de choses qui touchaient un maximum de personnes. Mais pas avec la facilité du glamour. Ils parlaient de tout ce qui touche, y compris de tout ce qui fâche. Alors, en contre-pied du glam-rock inventé par David Bowie lors de la décennie précédente, Morrissey racontait l’histoire de personnages lambda qui sortaient mal dans leur peau, se prenaient des rateaux et rentraient pleurer dans leur oreiller. Il parlait de gamins naïfs dont des gens malsains abusent de l’innocence (eh oui). Il parlait d’homosexuels qui se faisaient convaincre par leur environnement que leur orientation sexuelle était une maladie et qui se demandaient s’ils guériraient un jour. Il parlait de gens normaux auxquels il arrivait des choses qui ne devraient pas être normales.

J’ai parlé tout à l’heure de David Bowie mais il ne faut surtout pas croire que le message des Smiths s’opposait au sien. Bien au contraire, il en était le prolongement. A la thèse de Bowie et Prince qui nous disait qu’il n’est pas grave d’être bizarre, les Smiths ont ajouté qu’on n’est pas ennuyeux juste parce qu’on est banal (d’ailleurs parfois esquissé par David lui-même). Et ça, c’était du jamais entendu. Si on ajoute à ça le cynisme terrible qui a fait passer le groupe pour des gens insensibles alors qu’il n’était que le camouflage d’une empathie continuellement molestée par un monde réel bien trop rude pour qui que ce soit, on obtient une discographie tout à fait unique pour cette époque dans le paysage musical britannique. Avec les Smiths, on avait enfin la sensation tristement réconfortante de ne pas être les seuls qui se sentent seuls.

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Oh no, love, you’re not alone!

On pourrait se dire que ce phénomène n’a pas traversé la Manche parce qu’il touchait directement aux fondements de la société anglaise précisément, ou bien qu’il est plus difficile pour le bouche-à-oreille de se faire à travers la mer… La vérité est plus subtile que ça. Bien que le succès des Smiths Outre-Manche (c’est-à-dire en France) ait été plus ou moins inexistant, cela n’a pas empêché leur musique et leur état d’esprit de nous parvenir, mais de manière plus discrète. Et c’est là que cela devient vraiment intéressant.

Sans me considérer comme un encyclopédique de la musique pop-rock mondiale, j’écoute malgré tout un certain nombre de groupes et d’artistes, et au fil des années, j’ai remarqué quelque chose de curieux : il y a un nombre incroyable de groupes que je connais qui ont publié, d’une manière ou d’une autre, une reprise des Smiths, d’héritiers directs de leur regard sur la société ou même de références franches à leur carrière dans la culture populaire.


Des musiciens que j’adore bien qu’ils ne soient pas forcément des superstars

  • Le groupe de post-hardcore At The Drive-In, prédécesseur historique de The Mars VoltaSpartaAntemasqueAnywhere et tant d’autres, a enregistré et publié sur CD une reprise de « This Night Has Opened My Eyes ».

  • Le collectif Archive, sous sa troisième formation (époque You All look The Same To MeMichel Vaillant et Noise), a publié sur son enregistrement de concert Unplugged une reprise de « Girlfriend In A Coma »)

  • Le groupe canadien Arcade Fire a repris plusieurs chansons des Smiths en concert, dont « Still Ill » et « London ».

Les artistes qu’on ne présente plus

  • Lors de la promotion de son album In Rainbows sur internet, Radiohead a diffusé une reprise en studio de « The Headmaster’s Ritual »

  • L’album de reprise Covers de Placebo comporte une (excellente) reprise de « Bigmouth Strikes Again »

  • Le groupe irlandais The Cranberries a réalisé lors d’un passage radio (publié sur leur chaîne YouTube officielle) une reprise de « There Is A Light That Never Goes Out ».

  • Les monstres planétaires Muse ont utilisé une reprise de « Please, Please, Please, Let Me Get What I Want » comme face B pour leur double A-side Feeling Good/Hyper Music

  • Jeff Buckley a tout simplement administré à « I Know It’s Over » le même traitement qu’à la « Hallelujah » de Leonard Cohen


D’autres apparitions bonus du spectre des Smiths

  • Lors d’une interview pour MTV, Andre 3000 (la moitié du duo légendaire Outkast) a avoué que la chanson qu’il aurait le plus rêvé écrire lui-même est « Last Night I Dreamt That Somebody Loved Me »
  • Le cynisme et le décalage entre musicalité joyeuse et constats accablants omniprésents sur le premier album des Arctic Monkeys Whatever People Say I Am, That’s What I’m Not fait parfaitement écho à l’ambiance générale de la discographie des Smiths, notamment sur l’intemporelle « I Bet You Look Good On The Dancefloor ».
  • Dans le livre The Perks Of Being A Wallflower, Charlie, le protagoniste introverti, est un immense fan des Smiths, dont plusieurs chansons figurent sur la B.O. du film adapté.
  • Last but not least, le générique de la série TV Charmed est une reprise de « How Soon Is Now? »


Inutile de préciser que, depuis que j’ai découvert l’existence de ce groupe, puis exploré sa discographie, j’en suis devenu un très gros fan.

Si jamais mon article a attisé votre curiosité à propos de ce groupe vraiment particulier, je vous propose une playlist d’une heure que j’ai assemblée en choisissant mes préférées :

https://www.deezer.com/playlist/2018728482

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