Lâcher prise

Avertissement : cet article ne mentionne aucune chanson issue d’un film d’animation à thème hivernal.

Je pense que nous sommes tous assez familiers du paradoxe suivant : les chansons les plus agréables sont souvent des chansons tristes. J’ai l’impression que pour la plupart des gens, la musique a moins de mal à transmettre une profonde émotion lorsqu’elle est mélancolique que lorsqu’elle est enjouée. Un morceau joyeux pourra bien sûr nous mettre de bonne humeur, voire faire bouger pieds, têtes, épaules et bassins en rythme, mais seules les chansons les plus tristes semblent capables d’accéder au fin fond de nos coeurs, s’y nicher et déclencher cette sorte d’essorage de l’âme qui parvient même parfois à nous arracher des larmes.

Mais pourquoi est-ce qu’on écoute ça ? Pourquoi est-ce qu’on s’inflige ça ? Personne n’a envie d’être triste, a priori.

Les théoriciens de la dramaturgie nous parleront de catharsis, ce phénomène déjà connu des Grecs antiques qui consiste à « nettoyer » l’esprit du spectateur avec ses propres larmes : devant la tragédie que subissent les personnages mythiques, notre propre vie et ses difficultés sont remises en perspective et on se sent mieux.

La chanteuse australienne Rachel Claudio a dit, lors d’une intervention TED (la suite est paraphrasée), que la musique invoque les blessures du passé et nous fait revivre la douleur sans la souffrance. Ainsi, le souvenir de la douleur nous rappelle ce que l’on a traversé, sans nous y replonger. Dès lors, une sérénité nouvelle émerge, comme une sorte de fierté d’être où l’on est malgré ce que l’on a enduré.

Moi ? Eh bien je suis d’accord avec ces deux analyses. Je pense que lorsqu’on fait résonner les malheurs passés :

  • bien sûr, on se souvient du malheur
  • mais surtout, on se rend compte qu’il est bel et bien passé

Ce qui m’amène à l’un des thèmes que j’aime le plus dans les paroles de chansons : le lâcher prise.

Je pense que les chansons qui parlent de lâcher prise réalisent merveilleusement bien l’exercice d’être mélancoliques tout en laissant le passé au passé. Je pense que l’on a tous vécu au moins une fois une situation où l’on s’est rendu compte qu’on se faisait plus de mal que de bien en restant accroché à quelque chose qui ne nous convient plus. L’attachement est un sentiment extrêmement puissant et trancher une racine est un acte extrêmement pénible. Cependant, une fois qu’on l’a fait et qu’on a pleuré des larmes bien amères, teintées de colère contre nous-mêmes pour n’avoir pas su trouver le moyen de continuer comme avant, on est libéré. On se sent bien mieux. Crever l’abcès nous permet, enfin, d’avancer à nouveau.

Puisque, pour moi, le travail premier de la musique est de véhiculer des émotions, je trouve que ce sentiment nuancé du lâcher prise, de la résignation, est ce qu’on pourrait qualifier de « bonne tristesse », comme on parle de bonne fatigue après une journée bien remplie de travail valorisant. Oui, cette chanson et son sujet sont tristes, mais c’est une tristesse « pour mon bien ». Après tout, la dernière étape du deuil est l’acceptation, et c’est justement par « après tout » que le lâcher prise peut se résumer.

Après cette superbe dissertation qui ne m’aurait sûrement pas valu plus de 5/20 en philo au lycée, il est grand temps d’illustrer tout ça avec de beaux exemples, en espérant pouvoir mettre en évidence que le lâcher prise en musique est une forme de tristesse singulière, infusée de sérénité. Une tristesse qui respire.


Laisser partir l’être aimé

Puisque la plupart des chansons sont des chansons d’amour, il est évident que le lâcher prise ne déroge pas à la règle. Il est clair que les chansons de rupture existent à foison, mais seulement une partie d’entre elles font l’exercice de constater et d’accepter, que c’est bel et bien fini.

On peut se résoudre à laisser l’autre partir vers d’autres horizons ou, malheureusement, faire le deuil d’une amoureuse décédée.

Mais peut-être que l’autre est juste déjà au travail et qu’on se retrouve tout seul dans un foyer vide ?


Tout un album pour s’exorciser

Emilie Simon a écrit un album entier en hommage à l’homme de sa vie, emporté très jeune par une maladie fulgurante. Franky Knight n’en est pas pour autant un déluge de larmes de bout en bout. Loin s’en faut, à vrai dire. Entre les appels de détresse d’une femme dont le monde a perdu la lumière se succèdent des célébrations d’une idylle parfaite et la motivation d’une battante qui remet le pied à l’étrier et ne voudrait pour rien au monde changer la moindre virgule de ce qu’elle a vécu jusqu’ici. La sérénité se manifeste jusque dans les titres des chansons, dont la dernière, l’obsessionnelle « jetaimejetaimejetaime ».

Mark Oliver Everett, le maître-penseur du groupe Eels et l’auteur de morceaux qui résonnent tellement en moi que mon patronus est probablement un barbu américain, a perdu son père (le chercheur qui a théorisé les univers multiples) assez jeune. Sa  grande soeur, suicidaire depuis l’adolescence, a mis fin à ses jours à peu près à l’époque ou sa mère a succombé au cancer, quelque temps après la sortie du premier album d’Eels. Sa réaction fut, étonnamment, de démarrer un nouvel album. Electro-Shock Blues documente le deuil avec une impudeur troublante, traitant autant de la stupeur et de l’horreur que de l’hilarité du déni et le sursaut d’une fureur de vivre intarissable.


Faire le deuil d’un ami et partenaire musical

La musique a beau être éternelle, les musiciens ne le sont pas. Mais il y a une sorte de macabre félicité dans l’aptitude que vont avoir leurs partenaires à retranscrire l’émotion que leur perte suscite en eux. La tristesse est un passage obligé, mais la fin du deuil, l’acceptation, n’est pas couchée aussi fréquemment sur des portées. Et quand ça arrive, ça se passe toujours étonnamment sur de la musique douce, des accords majeurs. « Tu n’es plus avec moi mais j’aime croire que tu as trouvé la paix. » Ce sentiment magnifique traverse les frontières des genres, d’un collectif de rap français à l’ancien guitariste d’un groupe de rock légendaire.

Ou encore, imaginez un groupe qui termine la dernière maquette de son batteur qui fit ses adieux à une vie de douleur permanente.


Tourner la page sur des décennies de carrière

Certains groupes se rendent compte que la fin est proche. L’ambiance, de plus en plus compliquée en studio, ou l’inspiration qui s’amenuise, font qu’ils savent, au fond d’eux, que cet album sera le dernier. Alors ils font le bilan, essaient de tirer des conclusions, de mesurer le chemin parcouru.

Pour les Beatles, il s’agira de célébrer chacun des 4 membres dans le seul morceau comportant un solo de tous. Vouloir délivrer un message universel. L’amour que l’on reçoit est égal à celui que l’on donne.

Pour Pink Floyd, il s’agira de rappeler les mots écrits par le diamant fou fondateur, parti du groupe depuis longtemps, comme pour dire qu’il avait raison depuis le début. Mais pas seulement : le solo final de High Hopes est la parfaite représentation de ce que j’essaie de formuler par « lâcher prise » depuis le début de l’article. Sur un accompagnement résolument triste, peindre une envolée quand même. Prendre son envol, la boule au ventre.


Continuer, malgré tout

En 1801, Ludwig Van Beethoven commence à écrire des lettres à des amis pour leur faire part de la torture intérieure qu’il subit depuis que son ouïe décline. Il a, à plusieurs reprises, pensé à mettre fin à ses jours.

En 1801, aussi, il compose une de ses oeuvres les plus célèbres. Là, il n’y a pas de mots, c’est moins évident. Mais je vous ai parlé d’une tristesse qui respire. Vous l’entendez ?


Je ne suis pas un grand musicien, mais parfois j’écris. Ces articles sont tout ce que je peux dédier. Je dédie cet article à la mémoire de Richard Wright, mort il y a neuf ans aujourd’hui. Il était pour moi le plus radieux de tous les musiciens. Nous avons vraiment perdu un océan.

Publicités

2 réflexions sur “Lâcher prise

  1. lagrandelara dit :

    C’est un très bel article. J’ai survoler certaines chansons mais je compte bien les écouter chacune en relisant certains passages de cet article. Bravo !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s