Mes plus grosses écoutes de 2016

L’année 2016 est enfin derrière nous, après nous avoir arraché Prince, David Bowie, Leonard Cohen et deux tiers d’Emerson, Lake and Palmer. Grâce au site agrégateur de données Last.fm dont je suis membre depuis 2006, j’ai pu rapidement dresser la liste des 10 chansons que j’ai écoutées le plus de fois en 2016 (en excluant, bien sûr, mes écoutes sur supports physiques : vinyles et CD). Du coup, je m’empare de cette occasion de vous dire deux (ou plus) mots sur chacune d’elles.

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De prime abord, il y a une certaine présence dans ce top du groupe Camel, dont j’ai découvert l’existence fin 2015 et exploré les premiers albums en 2016. Alors, pour le bloc Camel, ça donne :

  • « Slow Yourself Down » – le morceau d’ouverture du premier album du groupe. Cette chanson courte m’a beaucoup plu par l’immense dynamisme qu’elle dégage (ce qui est ironique, vu son titre). Dès la toute première mesure, Peter Bardens nous accueille avec un mini solo d’orgue Hammond (instrument qu’il maîtrise merveilleusement bien), puis quelques paroles par Andrew Latimer et, à peine passée la barre des 1:30, on est déjà dans la conclusion isntrumentale. Au programme, un solo totalement survolté de guitare, suivi d’une démonstration de Hammond (improvisé à deux mains, messieurs-dames) et d’une bonne grosse coda rock’n’roll comme on les aime. Paf ! Un gros coup de poing dans les oreilles, et la réécoute direct, parce que c’était trop court.
  • « Nimrodel/The Procession/The White Rider » – Morceau évolutif inspiré du personnage de Gandalf dans les romans de Tolkien. Au fil des nombreux changements d’ambiance de la chanson, les soloïstes du groupe s’amusent sur de multiples instruments, avec flûtes à bec et traversière en plus des guitares pour Latimer et mellotron puis synthétiseur pour Bardens, qui nous offre un solo de Minimoog dont je ne suis pas prêt de me remettre.
  • « Lady Fantasy » – le morceau de conclusion du deuxième album du groupe. Il s’agit d’une véritable gemme du rock progressif injustement oubliée. Riche de nombreuses sonorités qui ont fait la grandeur du genre (synthé, orgue Hammond, guitares électriques et acoustiques, basse et batterie), ce morceau plus long mais bien mieux articulé que « Nimrodel… » est le meilleur de la carrière du groupe. Encore une fois, un magnifique dialogue orgue/guitare termine ce bijou, dans une ambiance à forte distorsion très largement en avance sur son époque.
  • « Separation » – mon autre chouchou du premier album du groupe, cet autre morceau bien court m’a sédui avec son riff de fin, qui marque, comme le veut le titre, une nette séparation de l’ambiance générale. Deux guitares surgissent en balançant un arpège de trois notes qui propulse l’auditeur dans une déferlante de superbe.

C’en est fini de Camel, mais il faut savoir que si j’ai écouté ce groupe, c’est parce que j’ai passé un peu toute l’année à explorer assez intensivement le genre du rock progressif, essentiellement de la fin des années 1960 et surtout des années 1970. C’est pourquoi apparaissent les morceaux suivants :

  • « Fault Line/The Painter » – (surtout pour « The Painter »). Passée l’introduction expérimentale de musique retournée qu’est « Fault Line », « The Painter » est devenue instantanément, dès la première écoute, ma chanson préférée de Deep Purple. Présente sur le troisième album, éponyme, du groupe, elle appartient à la première ère de ce qui devint par la suite un des plus grands groupes de l’histoire du hard-rock. Pour « The Painter », l’organiste Jon Lord est encore plus ou moins le patron du groupe et nous sommes encore bien ancrés dans une dynamique de mélange du blues, du classique et de la distorsion qui allait devenir le rock progressif. « The Painter » est un morceau enregistré en une seule fois, sans superposition, en live dans le studio. Je vous laisse écouter la guitare de Ritchie Blackmore et l’orgue Hammond de Jon Lord, ils parlent d’eux-mêmes.
  • « Winter Wine » – un nouveau genre de conte de Canterbury. Encore fort de sa toute première lineup, Caravan manifeste une superbe maturation sur son album In The Land Of Grey And Pink dont ce morceau est extrait. Richard Sinclair chante avec sa voix de satin pur l’imagerie médiévale de piraterie et d’orgies avinées en réussissant le tour de force de rendre ça poétique. Son cousin, David, nous honore d’un solo de clavier à faire regretter ses choix de carrière à plus d’un guitariste. Oui, en 2016, j’ai pas mal fait fixette sur les solos de clavier.
  • « Frozen Love » – conclusion d’une carrière qui allait être absorbée par une légende. Cette chanson conclut l’unique album du duo formé par Stevie Nicks et Lindsey Buckingham avant que les deux n’intègrent le groupe Fleetwood Mac et créent, entre autre, « Go Your Own Way » de par leur rupture amoureuse. « Frozen Love » démarre comme n’importe quelle chanson de folk (et comme le reste de l’album), mais il y a un « mais » : au milieu du morceau, des cordes font leur entrée et Lindsey Buckingham nous livre ce qui restera pour moi son meilleur solo de guitare. L’ambiance du morceau dans son ensemble est extrêmement accueillante et m’emplit d’une sensation curieuse : je l’aime plus que je ne vois de raisons de l’aimer. Donc j’y reviens fréquemment.

Après avoir traité ces 7 morceaux de classic rock, il reste trois morceaux qui, honnêtement, me surprennent. Non pas que je ne les aime pas, loin de là : j’adore ces chansons. Mais je ne me souviens pas de les avoir écoutées tant que ça au long de l’année.

  • « We’re All To Blame » – pour moi la meilleure chanson à la « on est tous pareils » qui soit. En partant d’une structure musicale vraiment très proche de la « Chop Suey! » de System Of A Down, les quatre gringalets qu’on a connus dans le punk rock décalé de « Fat Lip » apportent une grosse dose de sérieux aux « but what would you expect with a conscience so small? » de cette dernère. Les choeurs qui étaient déjà un point fort du groupe marquent leur apogée sur le refrain de cette chanson, et l’arrivée du piano lors de sa conclusion me donnera la chair de poule jusqu’à ce que mort s’ensuive.
  • « Last Night I Dreamt That Somebody Loved Me » – l’ultime chanson de solitude. Morrissey, le chanteur et parolier des Smiths, fait partie de la poignée d’artistes capables de chanter avec justesse ce que Bénabar appellera « la solitude que rien ne console ». Une solitude que même une vraie histoire d’amour ne guérit pas : quand ça s’arrête, c’est comme si tout n’était qu’un rêve et le solitaire se « réveille » pour retourner à cette solitude qui restera sa plus fidèle compagne. La musique composée par Johnny Marr colle les paroles à la perfection pour une chanson qui finit par être lassée d’elle-même : on sait que tout le monde chante la solitude, mais on continue de le faire parce que la solitude ne nous lâche pas.
  • « Walcott » – un piano énergique, une guitare en trémolo, du chant aigu et énergique, et puis, une accalmie. Des violons, de la contemplation, puis on reprend de plus belle, et le tout s’arrête comme il avait commencé : avec fracas.

Cette liste est ce qu’elle est : les chansons que j’ai le plus écoutées en 2016 (avec quelques surprises pour moi). Cependant, elle n’est pas vraiment représentative de toute la bande-son de mon année : rap, pop-rock d’actualité, musiques de jeux vidéo, classique, jazz, j’essaie chaque année d’enrichir mon trésor personnel de « chansons qui valent le coup ».

Je n’en suis pas moins ravi de partager cet échantillon de qualité. En attendant ce que m’apportera 2017.

Nouvelle Reprise – Standing Next To Me

J’ai publié une nouvelle reprise, cette fois-ci du duo The Last Shadow Puppets. Cette chanson issue de leur premier album, intitulée « Standing Next To Me » fait appel à de belles harmonies vocales, chose que j’adore, donc je m’y suis trempé.

J’ai aussi rebranché une guitare électrique pour la première fois depuis un sacré bon bout de temps. Ca fait plaisir.

Vous pouvez écouter cette reprise ici.

The Smiths – Une étoile filante discrètement omniprésente

Si, comme moi, vous êtes nés après 1987, à moins d’être allés vers eux par vous même, vous n’avez probablement jamais entendu parler de ces quatre gentlemen. Et pourtant…

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The Smiths

Le groupe The Smiths a été fondé en 1982 à Manchester par Steven Patrick Morrissey (chant, paroles) et Johnny Marr (guitare, musique), rapidement rejoints par Mike Joyce (batterie) et Andy Rourke (basse). Ils furent rejoints très brièvement par un cinquième membre que l’histoire oublie souvent (Craig Gannon, guitariste aussi) puis, au bout de 5 ans d’activité, quatre albums et quelques singles hors-album, ils se sont séparés.

L’aventure The Smiths a cessé aussi vite qu’elle avait débuté, mais ça ne lui a pas empêché de faire preuve d’une fulgurance rare qui a eu un impact phénoménal sur le paysage musical anglais. Je ne vais pas vous faire la biographie détaillée du groupe ni disséquer les divergences qui l’ont poussé à l’éclatement, mais c’est justement sur cet impact que je veux me pencher.

Si vous êtes comme moi, un Français quelconque né juste après la disparition du groupe, j’ai la certitude que, pour bon nombre d’entre vous :

  • soit vous avez découvert The Smiths avec une reprise d’eux
  • soit vous n’avez jamais entendu parler du groupe

Pourtant, cette formation éphémère a laissé son nom dans les mémoires de tous les Anglais ayant été adolescents ou adultes pendant les années 1980. Vous voyez, les Smiths, purs produits de l’agglomération de Manchester en pleine période désabusée résultant des réformes de l’administration Thatcher et de leurs conséquences désastreuses sur le marché de l’emploi industriel de la région, se présentaient comme le contraire d’un groupe de rock.

Ils s’appelaient Smiths parce qu’ils voulaient être des gens communs. Aucun des quatre membres n’était un sex symbol, avec en tête de ligne l’asexué et timidement exubérant Morrissey. Leur musique tournait énormément autour de la guitare, mais ils ne connaissaient pas la distorsion. Ils faisaient de la musique extrêmement précise et cadencée, le truc le moins punk qu’il y ait eu depuis l’avènement des Sex Pistols.

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God save the queen

Mais par-dessus tout, ils parlaient de choses courantes. Ils parlaient de choses qui touchaient un maximum de personnes. Mais pas avec la facilité du glamour. Ils parlaient de tout ce qui touche, y compris de tout ce qui fâche. Alors, en contre-pied du glam-rock inventé par David Bowie lors de la décennie précédente, Morrissey racontait l’histoire de personnages lambda qui sortaient mal dans leur peau, se prenaient des rateaux et rentraient pleurer dans leur oreiller. Il parlait de gamins naïfs dont des gens malsains abusent de l’innocence (eh oui). Il parlait d’homosexuels qui se faisaient convaincre par leur environnement que leur orientation sexuelle était une maladie et qui se demandaient s’ils guériraient un jour. Il parlait de gens normaux auxquels il arrivait des choses qui ne devraient pas être normales.

J’ai parlé tout à l’heure de David Bowie mais il ne faut surtout pas croire que le message des Smiths s’opposait au sien. Bien au contraire, il en était le prolongement. A la thèse de Bowie et Prince qui nous disait qu’il n’est pas grave d’être bizarre, les Smiths ont ajouté qu’on n’est pas ennuyeux juste parce qu’on est banal (d’ailleurs parfois esquissé par David lui-même). Et ça, c’était du jamais entendu. Si on ajoute à ça le cynisme terrible qui a fait passer le groupe pour des gens insensibles alors qu’il n’était que le camouflage d’une empathie continuellement molestée par un monde réel bien trop rude pour qui que ce soit, on obtient une discographie tout à fait unique pour cette époque dans le paysage musical britannique. Avec les Smiths, on avait enfin la sensation tristement réconfortante de ne pas être les seuls qui se sentent seuls.

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Oh no, love, you’re not alone!

On pourrait se dire que ce phénomène n’a pas traversé la Manche parce qu’il touchait directement aux fondements de la société anglaise précisément, ou bien qu’il est plus difficile pour le bouche-à-oreille de se faire à travers la mer… La vérité est plus subtile que ça. Bien que le succès des Smiths Outre-Manche (c’est-à-dire en France) ait été plus ou moins inexistant, cela n’a pas empêché leur musique et leur état d’esprit de nous parvenir, mais de manière plus discrète. Et c’est là que cela devient vraiment intéressant.

Sans me considérer comme un encyclopédique de la musique pop-rock mondiale, j’écoute malgré tout un certain nombre de groupes et d’artistes, et au fil des années, j’ai remarqué quelque chose de curieux : il y a un nombre incroyable de groupes que je connais qui ont publié, d’une manière ou d’une autre, une reprise des Smiths, d’héritiers directs de leur regard sur la société ou même de références franches à leur carrière dans la culture populaire.


Des musiciens que j’adore bien qu’ils ne soient pas forcément des superstars

  • Le groupe de post-hardcore At The Drive-In, prédécesseur historique de The Mars VoltaSpartaAntemasqueAnywhere et tant d’autres, a enregistré et publié sur CD une reprise de « This Night Has Opened My Eyes ».

  • Le collectif Archive, sous sa troisième formation (époque You All look The Same To MeMichel Vaillant et Noise), a publié sur son enregistrement de concert Unplugged une reprise de « Girlfriend In A Coma »)

  • Le groupe canadien Arcade Fire a repris plusieurs chansons des Smiths en concert, dont « Still Ill » et « London ».

Les artistes qu’on ne présente plus

  • Lors de la promotion de son album In Rainbows sur internet, Radiohead a diffusé une reprise en studio de « The Headmaster’s Ritual »

  • L’album de reprise Covers de Placebo comporte une (excellente) reprise de « Bigmouth Strikes Again »

  • Le groupe irlandais The Cranberries a réalisé lors d’un passage radio (publié sur leur chaîne YouTube officielle) une reprise de « There Is A Light That Never Goes Out ».

  • Les monstres planétaires Muse ont utilisé une reprise de « Please, Please, Please, Let Me Get What I Want » comme face B pour leur double A-side Feeling Good/Hyper Music

  • Jeff Buckley a tout simplement administré à « I Know It’s Over » le même traitement qu’à la « Hallelujah » de Leonard Cohen


D’autres apparitions bonus du spectre des Smiths

  • Lors d’une interview pour MTV, Andre 3000 (la moitié du duo légendaire Outkast) a avoué que la chanson qu’il aurait le plus rêvé écrire lui-même est « Last Night I Dreamt That Somebody Loved Me »
  • Le cynisme et le décalage entre musicalité joyeuse et constats accablants omniprésents sur le premier album des Arctic Monkeys Whatever People Say I Am, That’s What I’m Not fait parfaitement écho à l’ambiance générale de la discographie des Smiths, notamment sur l’intemporelle « I Bet You Look Good On The Dancefloor ».
  • Dans le livre The Perks Of Being A Wallflower, Charlie, le protagoniste introverti, est un immense fan des Smiths, dont plusieurs chansons figurent sur la B.O. du film adapté.
  • Last but not least, le générique de la série TV Charmed est une reprise de « How Soon Is Now? »


Inutile de préciser que, depuis que j’ai découvert l’existence de ce groupe, puis exploré sa discographie, j’en suis devenu un très gros fan.

Si jamais mon article a attisé votre curiosité à propos de ce groupe vraiment particulier, je vous propose une playlist d’une heure que j’ai assemblée en choisissant mes préférées :

https://www.deezer.com/playlist/2018728482

Pas si pâle que ça, la copie

Je suis d’un naturel plus que méfiant lorsque j’entends parler d’une reprise d’une chanson que j’aime beaucoup. En général, ma réponse immédiate est de serrer les dents et d’inspirer à travers, en étrécissant les yeux, une réaction étrangement similaire à celle que m’inspire l’annonce d’une blessure assez vilaine.

– Tu es au courant pour Albert ? Il s’est salement foulé la cheville en tombant du deuxième étage.
– Serrage de dents

– Tu sais que Black M a repris « Dans ma rue » de Doc Gyneco ?
– Serrage de dents

Pour résumer, je trouve que bien peu de reprises valent, une fois écoutées, le coup d’avoir été réalisées. Et bien sûr je parle des reprises qui sont, d’une manière ou d’une autre, publiées et monétisées. Qu’il s’agisse d’un single, d’une chanson cachée sur un album ou d’une vidéo à publicité sur YouTube. En ce qui concerne les reprises sauvages dans son groupe étudiant ou sous la douche, tout est permis : il faut que musique vive par l’émotion de ceux qui l’aiment.

Cependant, parmi ces fameuses reprises « publiques », il en reste une proportion confortables qui, à mon sens, « traitent l’original avec respect ». Des reprises qui n’égalent pas vraiment l’originale, mais qui n’ont rien de honteux non plus.

Mais des reprises qui, à mon humble et individuel avis, dépassent l’original, ça, c’est vraiment très rare. Très rare, toutefois existant. En voici quelques unes.

Rappel 1 : Il s’agit de reprises dont j’aime l’original (sinon, c’est un peu facile de dire que ça surpasse)
Rappel 2 : Il s’agit de mon avis à moi seul, qui n’engage que moi. Si vous êtes d’accord, c’est super chouette, cela dit.


Leonard Cohen / Jeff Buckley – « Hallelujah »

Hallelujah est une superbe chanson aux paroles extrêmement touchantes de Leonard Cohen et le monde entier devrait le remercier pour l’avoir écrite.

Ceci étant dit, la réorchestration extrêmement minimaliste qu’a proposée Jeff Buckley sur son premier album Grace lui donne une tout autre dimension. La guitare électrique n’est pas un instrument particulièrement puissant quand il est seul, à l’inverse de sa grande soeur acoustique. C’est sur cette difficulté à remplir l’espace sonore que Jeff Buckley a misé pour créer une impression de fragilité particulièrement adaptée aux paroles de cette chanson. Ajoutez sa voix claire et fébrile, ses aiguës remarquables et son souffle difficile à reproduire sereinement, et vous avez une chanson d’une grande faiblesse qu’il faut être très fort pour reproduire correctement.


Coolio / Scott Bradlee’s Postmodern Jukebox feat. Robyn Adele Anderson – « Gangsta’s Paradise »

Célèbre pour son refrain et son sample paraphrasant la superbe « Pastime Paradise » de Stevie Wonder, « Gangsta’s Paradise » brille également pour moi par le phrasé si particulier de Coolio, ni rapide ni lent, ni régulier ni aléatoire, ni chanté ni parlé.

Le projet Postmodern Jukebox du pianiste Scott Bradlee a pour objet de reprendre des morceaux relativement récents dans des styles assurément anciens. Pour ce faire, Scott est entouré de musiciens jazz assez solides et invite pour le chant (et occasionnellement les claquettes) des vocalistes de talent. Le style de chaque reprise varie, mais celui choisi pour cette chanson est astucieux : du jazz-band années 1920/1930 du type de ce qui s’écoutait à l’époque du règne d’Al Capone. La voix de Robyn Adele Anderson est chaleureuse, son débit de parole est excellent et sa gorge sait s’enflammer quand il le faut. Cette reprise sublime totalement l’originale en y insufflant un caractère intemporel et une mélodie qui en était totalement absente.


Even my Mama think that my mind is gone


Bob Dylan / Jimi Hendrix – « All Along The Watchtower »

J’ADORE Bob Dylan. J’adore Bob Dylan bien plus que je n’adore Jimi Hendrix. Et j’adore « All Along The Watchtower » probablement plus que toutes les autres chansons de Bob Dylan. Mais la voix noire et l’aisance à la guitare de Jimi sont tout ce qu’il manquait à l’originale. La reprise de Jimi, enregistrée peu de temps après l’originale par Bob Dylan donne l’impression d’apporter les dernières touches de finition à un chef d’oeuvre. La rencontre musicale de ces deux artistes immense sur ce morceau est quelque chose d’unique dans l’histoire de la musique.


There must be some kinda way outta here!


Gotye feat. Kimbra / Walk Off The Earth – « Somebody That I Used To Know »


Une vidéo vaut mieux qu’un pavé de mots


Prince Buster / Madness – « One Step Beyond »

« One Step Beyond » est un excellent morceau de rocksteady de Prince Buster. Une superbe mélodie (devenue depuis très reconnaissable) de saxophone, posée sur une section rythmique à toute épreuve. Ce morceau est tout ce qu’il y a de plus solide à l’écoute.

La meilleure façon pour moi d’expliquer pourquoi la reprise de Madness est encore mieux réside dans le titre du morceau et le nom du groupe. Elle rajoute la folie qu’il manquait au morceau pour l’emporter un cran plus loin. C’est aussi simple que ça.


Screamin’ Jay Hawkins / Nina Simone – « I Put A Spell On You »

Jay Hawkins n’a pas volé son surnom de « Screamin' », cette chanson est bien là pour le prouver. Quand Jay hurle ses « you’re mine », il affirme une possessivité maladive qui impressionne… autant qu’elle dérange. Comme le titre du morceau l’indique, Jay est un sorcier, un vaudou qui possède sa captive. Ceci n’est bien sûr qu’une métaphore et l’imagerie est très bien développée par les cris de fou furieux du chanteur. L’aspect primal, quant à lui, est souligné par un délicat solo de saxophone.

Mais Nina Simone est une sorcière elle aussi, et quand elle ensorcelle, elle le fait avec charme et volupté, par des caresses portées par les cordes. Et quoi qu’on en dise, « I don’t care if you don’t want me », ça sonne vachement mieux quand c’est une femme qui le dit, non ? Et pour finir, ce saxophone. Ce saxophone ! Où est-ce qu’elle a trouvé cet instrumentiste ? Comment ont-ils fait pour capturer une telle rondeur ?


Lori Lieberman / Roberta Flack – « Killing Me Softly With His Song »

La pauvre Lori Lieberman n’a vraiment pas eu de chance avec cette chanson, parce que sa chanson à elle était déjà très belle. Sa voix est claire, l’ambiance très acoustique est touchante et attendrissante.

Mais la reprise de Roberta Flack est immédiatement devenue la version définitive, avec ses harmonies vocales polyphoniques et ces touches feutrées de piano électrique (sûrement Kurzweil), tellement que beaucoup croient par erreur que cette chanson est d’elle.


Soft Machine / The Mars Volta – « Memories »

Dans le cas de « Memories », la raison de la supériorité de cette reprise est vraisemblablement l’état dans lequel l’originale a été laissée par le groupe auteur. Issue des tous premiers projets de Soft Machine, Memories n’a pour ainsi dire jamais vraiment dépassé le stade de projet. Plusieurs versions de ce titre mélancolique ont été enregistrées, sous la direction de l’un ou l’autre des membres du groupe, sans arriver à ce que j’aurais aimé considérer comme LA version de « Memories » par Soft Machine.

Heureusement pour moi, un de mes groupes préférés a fini par réaliser LA version de « Memories », 40 ans plus tard. En effet, The Mars Volta n’a absolument rien rajouté de nouveau par rapport à la version chantée par Robert Wyatt : mêmes paroles, même structure et quasiment la même instrumentation. Mais avec beaucoup plus d’assurance, ce coup-ci. Le riff de guitare a perdu toute sa timidité, la batterie frappe les temps pour de vrai, la voix de Cedric est bourrée d’émotion et enfin le solo d’orgue électrique d’Ikey Owens est sublime. Il fallait juste entériner ce morceau correctement. C’est désormais chose faite.


The Smiths / Placebo – « Bigmouth Strikes Again »

« Bigmouth Strikes Again » est une bonne chanson des Smiths, mais pas une des meilleures, notamment parce qu’elle est fort répétitive et tourne un peu en boucle sur assez peu de paroles, ce qui pousse la voix enivrante de Morrissey à devenir presque… eh bien, saoulante. Une chanson pleine d’énergie malgré tout, grâce à la vivacité inégalable des guitares de Johnny Marr.

Ce choix de reprise de Placebo est très judicieux, car la voix de Brian Molko n’a précisément rien à voir avec celle de Morrissey et permet de rajouter encore une dose de tranchant à la chanson pour la rendre encore plus épicée, pour accentuer son humour noir. Il n’est vraiment pas facile d’améliorer une chanson des Smiths, ce groupe ayant un univers tellement singulier et reposant aussi fortement sur les performances de chacun de ses membres. Beaucoup de groupes que j’apprécie s’y sont essayés (Radiohead, At The Drive-In, Muse, Archive), et bien d’autres encore (la reprise de « How Soon Is Now? » qui est devenu le générique de Charmed) : le résultat est toujours bien au-dessous.


The Velvet Underground & Nico / Emilie Simon & Tim Keegan – « Femme Fatale »

Je vais me faire crucifier pour celle-là…

Malgré tout le respect que je dois à Lou Reed et aux Velvet Underground,
Malgré tout l’amour que j’ai pour l’accent délicieux de Nico,
« Femme Fatale » est géniale, mais l’ambiance de cette chanson serait plus propice à chanter les aventures guillerettes d’un gamin dans un parc qu’à parler de la menace que représente une femme perfide pour le coeur fragile d’un jeune homme trop naïf.

L’ambiance que propose Emilie Simon, elle, est parfaite.

Allez-y, jetez vos pierres.


Cab Calloway and His Orchestra / Cab Calloway and the Blues Brothers Band – « Minnie The Moocher »

« Minnie The Moocher » est pour moi la quintessence du morceau pour big band. Pleine de vie, d’énergie, de joie même pour parler d’une vie tragique, pleine de cuivres et de chants qui se répondent, et puis emportée par les mouvements et les mimiques du grand Cab Calloway.

Plus de 50 ans après l’enregistrement de l’originale, Cab Calloway reprend son propre classique, accompagné cette fois-ci des musiciens du groupe des Blues Brothers, pour le film éponyme. Cette fois-ci, ce ne sont pas les musiciens de l’orchestres qui répondent aux hi-de-hi-de-hi-de-hi, mais une salle comble. Cette fois-ci la musique est posée et feutrée. Mais la voix et le scat de Cab, eux, n’ont pas pris une ride. Une version ultime pour une chanson immortelle.


Voilà une liste de quelques reprises qui, à mon humble avis, ont réussi le pari difficile de surpasser leurs versions originales. Pour conclure en rendant à César ce qui lui appartient, je tiens tout de même à rappeler qu’il est toujours plus facile d’améliorer l’existant que de créer à partir de rien. Ces reprises n’existeraient tout simplement pas sans les originales, qu’elles soient meilleures ou non.

Supertramp – Supertramp. « And maybe you’ll correct me »

Le groupe anglais rapidement expatrié aux Etats-Unis ayant connu un succès retentissant dès son troisième album, ses deux premiers efforts passent bien souvent inaperçus. Pourtant, la composition finale du groupe n’ayant pas encore été atteinte, des différences musicales importantes rendent leur découverte assez enrichissante. Le premier album, éponyme, est tellement différent des succès futurs du groupe, et d’une si délicate discrétion, que j’ai l’impression de connaître un secret. J’ai décidé de la partager.

Nous sommes en 1970, c’est-à-dire il y a quand même un bon moment. Pink Floyd n’a pas encore commencé à travailler sur The Dark Side Of The Moon, King Crimson vient de sortir son premier album, et The Pretty Things s’apprête à publier Parachute. Le rock progressif fait ses débuts, les mélodies de clavier se mélangent timidement avec les formations rock plus traditionnelles et chaque pianiste aux cheveux longs du Royaume Uni y va de sa tentative dans ce genre nouveau.

C’est dans ce contexte qu’a lieu la rencontre de Richard Davies et Roger Hodgson, aka les hémisphères droit et gauche du cerveau de Supertramp. Accompagnés du batteur Robert Millar et surtout du guitariste et parolier Richard Palmer, ces jeunes hommes financés par un mécène danois écrivent, composent et enregistrent un LP de 10 pistes et un peu plus de trois quarts d’heure que plusieurs aspects permettent de gentiment qualifier de « concept-album ».

De gauche à droite : L’auteur de « The Night Watch » et « The Great Deceiver » de King Crimson / Le papa de « Dreamer », « Fool’s Overture », « Breakfast In America » / Le papa de « Bloody Well Right », « Rudy », « Goodbye Stranger »

L’album comporte une intro et une conclusion qui forment une seule chanson, une petite chanson courte concluant la première face du vinyle, une thématique de paroles générales (la frustration de ne pas réussir à trouver sa place dans le monde) et une ambiance généralement uniforme. Tous ces facteurs en font un très bon candidat à l’écoute d’un seul coup, chaque chanson prise séparément gardant ses qualités propres, mais laissant une impression de manque de celles qui l’encadrent.

La recette de Supertramp est très simple : toutes les musiques sont composées en duo par Davies et Hodgson, toutes les paroles sont écrites par Palmer, Hodgson prend le rôle de chanteur principal mais peut être rejoint par Davies ou Palmer si besoin est. Et pour finir, tout l’album a été enregistré de nuit. Et je ne saurais pas expliquer pourquoi, mais ça se ressent. Bien avant de savoir ce détail sur l’enregistrement, je trouvais assurément que cet album était un des plus « nocturnes » que je connaisse. Il a une sorte de torpeur, de paresse à peine perceptible qui correspond parfaitement au thème de la nuit. Un trait qu’il partage avec le premier album d’ArchiveLondinium.

Les chansons de l’album se reposent généralement sur une section rythmique solide, jamais révolutionnaire mais jamais banale non plus, notamment grâce au travail de Hodgson à la basse, qui fait qu’elle n’est jamais totalement en retrait. Sur cette base rythmique, les chansons présentent une recherche mélodique évidente, chacune ressemblant à une sorte d’arabesque peinte avec les différentes couleurs que sont : les voix, les guitares, les orgues et occasionnellement les flûtes et harmonicas. On pourra retenir l’air chanté et les contrechants de guitare sur « Words Unspoken » ou le superbe solo de guitare doublé d’orgue de « Maybe I’m a Beggar ». La chanson la plus mélodieuse doit être « Aubade/And I Am Not Like Other Birds Of Prey », tandis que la plus hachée serait « Nothing To Show » (les accords plaqués du refrain sont exactement comme doivent être des accords plaqués). Ces peintures évoquent d’ailleurs à merveille les teintes de la couverture de l’album : des vagues de chaleur au milieu de la nuit, comme si l’on fixait la flamme d’une bougie et attendait d’y voir se former des images

Certaines chansons seront plus « fantaisistes » que d’autres dans leur présentation, comme notamment la longue « Try Again », qui évolue autour d’un schéma [couplet-refrain-instrumental] répété trois fois, dont la portion instrumentale est de plus en plus minimaliste et longue. Ce qui n’empêchera pas Richard Palmer d’intégrer un petit peu de Bach à un de ses solos de guitare

Au bout du compte, cet album qui porte le nom du groupe Supertramp est vraisemblablement l’album le moins musicalement représentatif de la carrière du groupe, tant son style a évolué rapidement après le recrutement d’un saxophoniste. Ce qui fait que, dès la sortie de Crime of the Century quatre ans plus tard, le groupe ne jouera plus aucune chanson de cet album en concert. Le secret est malheureusement bien gardé. Le secret d’un démarrage du groupe dans un domaine où se sont illustrés d’autres légendes depuis, mais un secret loin d’être honteux. Richard Palmer, quant à lui, quittera le groupe rapidement après la sortie de cet album et on le reverra plus tard comme parolier de trois superbes albums de King Crimson.

Cet album est un secret qui gagne à être divulgué.

9/10

SoundCloud

Il m’arrive de pousser la chansonnette, accompagné de mes guitares, mon souffle et de verres d’eau. Ca donne parfois l’enregistrement plus ou moins peaufiné de reprises de chansons que j’aime un peu, beaucoup, passionnément, à la folie.

Si vous voulez entendre ce que ça donne, ça se passe là-dessous.

Dorénavant, je pourrai publier ici chaque nouvelle reprise que je réalise. La plus récente dans la liste ci-dessous est « No Shade In The Shadow Of The Cross » de Sufjan Stevens, qui date d’il y a trois jours.

Musicalement vôtre.