Le Sapin de Madame B.

Il y a quelques semaines, à une heure tardive de la soirée, la sonnerie de mon appartement (au rez de chaussée d’un petit immeuble) a retenti. Interloqué, je saute du lit pour ouvrir la porte sur Madame B., la dame d’un âge très avancé qui vit au 2ème.

Madame B. était de sortie ce soir-là et alors qu’elle rentrait chez elle, s’est retrouvée dans la situation suivante : sa mobilité était tellement réduite qu’elle n’arrivait pas à grimper une volée d’escalier avant la fin de la minuterie qui pilote l’éclairage commun de l’immeuble. Elle avait donc besoin de mon aide pour rallumer régulièrement la lumière, le temps d’atteindre les hauteurs vertigineuses de son appartement.

Je lui ai donc apporté mon aide (en profitant pour porter aussi ses affaires, histoire de ne pas être un monstre) et le temps considérable que lui demandait cette tâche nous a permis de discuter un peu.

Elle m’a expliqué qu’elle souffrait beaucoup de ce handicap, mais qu’elle faisait tout pour repousser son départ, je cite, « inévitable » en maison de retraite.

« C’est que, vous voyez, je veux rester le plus longtemps possible près de mon sapin. »

Mais quel sapin, au juste ? Ah oui, celui qui est derrière, dans la cour (une belle bête, aussi haute que l’immeuble) !

« Je l’ai vu être planté, voyez-vous ? Je l’ai regardé grandir de ma fenêtre tout le temps que j’ai vécu dans cet immeuble. »

Wow, ça me surprend et ça me touche. Pour moi, le bel arbre était un des éléments du décor vu de mon salon, une sorte de chose éternelle dont j’ai constaté la présence immuable en visitant l’appartement, la source des nombreuses pommes de pin qui rendent fastidieuse la tonte du jardin ! Pour elle, il est comme un fils, un enfant chéri.

Cette conversation m’a vraiment fait réfléchir pendant longtemps et me dire que plus tard, j’aimerais bien avoir (pas forcément sous ma fenêtre), un arbre que j’ai vu grandir.

Et j’admire le fait que cette dame se soit donné un enfer de douleur et de pénibilité à rester au deuxième étage sans ascenseur malgré des articulations ruinées par le temps pour cet arbre.

Qu’elle ait accepté sans broncher de s’affaiblir lentement en regardant le conifère se renforcer à son inverse.

Madame B. est morte hier, dans son appartement. Elle aura réussi à éviter l’inévitable, finalement. Par amour pour son sapin.

Ce n’est plus le sapin de la cour de derrière. C’est le sapin de Madame B.

Ca sentait de plus en plus le sapin pour elle, et c’est exactement ce qui lui plaisait.

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Il y a mort d’homme

La personne responsable de l’association centralienne qui organisait la soirée où un étudiant de 19 ans s’est tué à l’alcool en 2005 est jugée en ce moment. Le verdict tombera dans les prochains jours.

L’accusation : homicide involontaire.

Cette personne, qui a travaillé très dur en classes préparatoires pour arriver dans cette école très prestigieuse et atteindre un niveau d’excellence technique convoîté par tant de lycéens, est morte.

La cause du décès : la stupidité. Cette caractéristique qu’on pense être la dernière à trouver chez un étudiant centralien.

Cette autre personne, qui a travaillé tout aussi dur pour rentrer à Centrale, puis supposément encore un peu plus pour gagner suffisamment de reconnaissance de ses pairs pour devenir Président d’une association d’étudiants, est accusée d’homicide involontaire.

D’avoir tué quelqu’un.

Mettre sa vie entre parenthèses pendant deux à trois ans, s’illustrer au sein d’un concours d’entrée extrêmement sélectif, faire preuve de compétences sociales supérieures à la normale pour être élu à un poste à responsabilité, pour tuer quelqu’un par excès, non pas d’alcool, mais de stupidité.

C’est un cas réel. C’est un cas dont on entend parler au sein de toutes les associations d’élèves de Grandes Ecoles de France, depuis 2005. DEPUIS HUIT ANS.

Et qu’est-ce qui a changé depuis huit ans ?

Rien.

Les restrictions légales sont devenues plus sévères, certes, mais le cas présent illustre qu’elles n’étaient déjà pas respectées en 2005. Et je vous le dis, je l’ai vu tous les jours pendant trois ans : rien n’a changé.

S’il y a bien une chose que j’ai apprise quand j’étais un associatif très actif à Centrale : c’est que même quand il y a eu mort d’homme, ils n’apprennent rien.

« J’ai travaillé si dur pour en arriver là, je ne vais quand même pas me remettre en question pour un simple homicide. » – La pensée collective centralienne

Absolument rien n’a changé. Ils font toujours les mêmes soirées, les mêmes binge-drinkings et dérapages incrontrôlés.

Certains se réveillent à l’hôpital après avoir perdu toutes leurs affaires, et reçoivent un ticket de métro pour rentrer pieds nus chez eux.

Certaines se réveillent dans le lit d’un type qu’elles trouvent à peine mignon, du rimell plein les joues, capote usée sur leurs chaussures.

Mais le vendredi suivant, c’est rebelotte : concours de celui ou celle qui peut enchaîner le plus grand nombre de shots.

En attendant de devenir l' »élite » de la France.

Si vous saviez à quel point je suis peu fier de faire partie de cette prétendue « élite »…

Mes yeux ont vu, et ils n’oublieront pas.