E3 – La Juste Valeur des Présentations

Alors que je parcourais divers forums Internet pour digérer ma déception à l’issue du Digital Event de Nintendo diffusé hier, j’ai constaté à quel point de nombreux gamers manquent cruellement de lucidité et, franchement, de mesure, dans leurs commentaires concernant les présentations des différents acteurs de cet E3 2015.

Oui, le Nintendo Digital Event était décevant, nettement moins satisfaisant que celui de 2014 et bien moins excitant que les conférences Microsoft et Sony. Mais il faut regarder les choses avec un oeil aiguisé, et surtout tâcher de comparer ce qui est comparable. Voilà comment j’estime la valeur des présentations à l’E3.

0. Les Enjeux

Tout d’abord, il faut savoir ce que la société cherche à vendre. Il y a deux catégories de présentateurs :

  • les constructeurs, qui cherchent à vendre leur hardware
  • les éditeurs, qui cherchent à vendre leur software

Ce sont les critères qui doivent être pris en compte en se demandant si une présentation va être efficace : est-ce que UbiSoft va rendre ses jeux attractifs ? Est-ce que Sony va rendre ses systèmes attractifs ? A partir de là, comparer une conférence éditeur et une conférence constructeur, au niveau du contenu, est une totale absurdité (par contre, pour la présentation, tout est comparable).

Chaque constructeur nous présente son contenu, a priori en relation avec ce qu’il va faire tester aux visiteurs du salon, au cours d’un gros déluge d’informations, sous la forme d’une conférence pour Sony et Microsoft, sous la forme d’une vidéo pré-enregistrée pour Nintendo. Ces événements doivent être évalués à deux niveaux : la présentation et le contenu.

1. La Présentation

Comme toute démarche de communication, une conférence ou une vidéo doit comporter du travail sur sa forme. Il est crucial, pour conserver l’attention des spectateurs, de savoir rythmer et bien agencer son contenu, et de lui donner un ton agréable.

C’est d’ailleurs la raison pour laquelle Nintendo a cessé de faire des conférences live, à cause de leur plus gros défaut : le rythme. Une conférence live, c’est soporifique, peu importe à quel point les annonces sont révolutionnaires, peu importent les efforts d’Aisha Tyler pour essayer de nous faire rire. Rien que le fait d’avoir à réciter un petit paragraphe introductif pour présenter la prochaine personne qui parle, ça casse le rythme. Même si cette personne est une légende vivante. La venue de Pelé sur le plateau d’EA était hallucinante, les 2 premières minutes. Après, c’était ennuyeux à s’enfoncer un clou dans le crâne. Et pour Square Enix… Les vidéos pré-enregistrées de Nintendo sont imbattables en ce qui concerne le rythme, parce qu’elles compriment le flux d’informations. Nintendo a besoin de deux fois moins de temps pour faire autant d’annonces que les autres constructeurs.

En ce qui concerne l’agencement, il s’agit de faire une présentation équilibrée entre les grosses annonces dont on sait pertinemment qu’elles feront mouche et celles qui ne sont pas forcément aussi convaincantes. Les grosses annonces doivent servir de pivots autour desquelles s’articulent des points plus discutables. Et les points discutables doivent occuper moins de temps que les grosses annonces, naturellement. C’est ici que Microsoft s’est illustré bien mieux que Sony et surtout Nintendo. La conférence Microsoft s’articulait autour de 4 choses : Halo 5 Guardians, la rétrocompatibilité de la Xbox One, Rise of the Tomb Raider et enfin le duo Gears of War Remake + Gears of War 4. Temporellement, ces quatre annonces étaient équiréparties et ont permis de conserver une certaine inertie d’excitation au travers de points qui touchent moins de monde comme l’utilisation des mods dans Fallout 4, la collection et le nouveau jeu Rareware, Forza 6 et l’implémentation de la politique early access sur leur console.  Sony a beaucoup trop rapproché l’annonce du remake de Final Fantasy VII et celle de Shenmue 3, tout ça pour nous endormir avec leurs histoires de télévision, Spotify et que sais-je encore. Nintendo a fait encore pire pour des raisons liées au contenu : ils n’avaient qu’une grosse annonceStarFox Zero, qu’ils ont mise au début, ce qui est très bien en soi. Sauf que faute d’autre chose d’une telle envergure, la conférence n’a fait ensuite que descendre lentement vers un niveau d’excitation nul, cristallisé par un montage final dédié à Mario qui n’a rien introduit du tout par la suite.

Pour finir sur le ton, tout est question des attentes du spectateur. Est-ce qu’on veut quelque chose de totalement correct, calme et sérieux, pour se sentir comme un investisseur (Bethesda, Microsoft, EA, Sony, Square Enix), ou bien quelque chose de léger, au risque que cela devienne embarrassant (Ubi, Nintendo). Personnellement, je préfère la seconde option car je ne joue pas aux jeux vidéos pour être sérieux, mais ça dépend des gens. Les skits à marionettes de Nintendo étaient hilarants, même quand le contenu ne m’intéressait pratiquement plus. Puisque ça dépend totalement du spectateur, je ne peux pas déclarer de gagnant objectivement, cela va de soi.

Mais il n’y a pas que la forme, et il serait bon de s’en souvenir !

2. Le Contenu

Ensuite, il est important de savoir faire la part des choses entre deux types de contenu :

  • le contenu excitant : ce qui nous fait rêver, les belles promesses
  • le contenu informatif : ce qui nous montre ce que ça vaut, les propositions

Il ne faut pas se faire avoir par la machine de la hype et toujours s’interroger sur la solidité de ce qu’on nous montre quand on nous le montre. C’est-à-dire qu’il faut toujours se poser la question suivante : pourquoi on me montre ça ? Qu’il s’agisse d’un trailer, d’une interview avec le développeur ou un consultant, il faut toujours faire l’effort conscient d’analyser ce que ce contenu apporte au message du présentateur.

Et c’est ici que je m’agace un peu de ce que j’ai pu lire aux quatre coins d’Internet, anglophone ou francophone, professionnel ou non : les gens ne pèsent absolument pas ce qu’ils comparent, comme si un « tiens » valait un dixième de « tu l’auras », comme si un tableau était comparable à une sculpture, comme si une vue en perspective méritait le même regard qu’un bâtiment construit. Ouvrons les yeux !

J’ai été déçu par le Nintendo Digital Event pour cinq grosses raisons :

  • L’annonce d’un jeu Animal Crossing pour WiiU (enfin !!!) pour me rendre compte que c’est un jeu plateau pour amiibo, version virtuelle de La Bonne Paye
  • L’annonce d’un jeu Metroid Prime pour 3DS (enfin !!!) pour me rendre compte que c’est un jeu qui n’en porte le nom, dont Samus est absente et qui est développé par Next Level, un studio qui n’a jamais bossé sur la franchise
  • L’absence totale de Devil’s Third et Fatal Frame, alors qu’ils sont censés sortir cette année.
  • L’absence totale d’un jeu développé par Retro Studios (ça fait un an et demi, les gars !)
  • Le manque cruel de contenu excitant, la présentation étant 100% informative

Mais dire qu’elle était lamentable, c’est exagérer, et dire que celle de Sony était à 15 milles au-dessus, c’est juste jouer au gamer qui tend le bâton pour se faire battre. Un peu de lucidité, s’il vous plaît.

Quels étaient les grosses annonces excitantes, pivots de la conférence Sony ?

  • Le retour de The Last Guardian
  • La nouvelle franchise du studio interne Guerilla, Horizon Zero Dawn
  • Le remake de Final Fantasy VII
  • La résurrection de Shenmue 3
  • Du nouveau gameplay pour Uncharted 4: A Thief’s End

C’est sûr, cette liste fait plaisir à lire ! Le futur sur PS4 s’annonce joli. Mais il faut analyser.

De tous ces jeux, un seul sortira à coup sûr avant l’E3 2016. Ce n’est pas un mal en soi, mais du coup on peut être certain que 4 de ces points forts seront au mieux des points moins forts de leur conférence de l’an prochain, si tant est qu’ils apparaissent à nouveau (à mon avis, FFVII et Shenmue 3, vont retourner au frigo pour un bon bout de temps). A l’inverse, la totalité (j’insiste, la totalité) des jeux présentés par Nintendo sera sortie ou en instance de sortie (comme Yoshi’s Woolly World cette année) au moment du prochain E3.

Analysons encore un peu plus. De ces 5 jeux, un seul a été montré en véritable gameplay live (avec problèmes techniques pour en attester, ce que je considère comme un +). Si vous croyez que le « gameplay » qu’on a vu de The Last Guardian et de Horizon était du vrai gameplay tel qu’on le rencontrera dans le jeu, je vous invite à retracer l’histoire de Watch_Dogs et, plus près de Guerilla, Killzone Shadowfall. En réalité, on ne sait toujours pas grand chose de ces jeux, à part qu’ils seront jolis. C’est bien, d’être joli, mais ce n’est pas un film d’animation qu’on nous présente. On veut voir comment ça se joue. Et alors en ce qui concerne FFVII et Shenmue 3, rendez-vous compte qu’il y a tellement peu de choses faites sur ces jeux que le même trailer du premier a été montré deux fois de suite, aux conférences Sony et Square, et le second n’a même pas de trailer à proprement parler ! C’est cela qu’il faut comprendre : ces présentations n’étaient que des promesses. Quelqu’un qui écrit sur un papier qu’il y aura un remake de Final Fantasy VII, c’est tout. On en sait autant, voire moins, sur ce FFVII aujourd’hui qu’on n’en savait sur The Last Guardian quand il a été révélé… il y a 5 ans. Est-ce que Nintendo aurait dû révéler qu’ils travaillent sur un nouveau Mario 3D (ce qui est évidemment le cas) ? Peut-être. Mais une promesse ne vaut pas grand chose comparée à une démonstration d’un jeu qui sort dans 3 mois.

Ensuite, en ce qui concerne Final Fantasy VII et Shenmue 3, il faut que j’enfonce le clou parce que ces deux annonces m’énervent. J’ai écrit plus tôt qu’il faut se demander pourquoi on nous annonce ces jeux à cette conférence :

  • Square Enix dispose de tellement peu de contenu à montrer sur Final Fantasy VII remake qu’ils ont rediffusé le même trailer à leur propre conférence le lendemain de celle de Sony. Alors pourquoi est-ce qu’on l’a vue d’abord chez Sony ? Eh bien exactement pour ça : « d’abord chez Sony ». Sony nous annonçait en réalité l’exclusivité temporaire du jeu sur la PS4, et surtout qu’ils ont déboursé suffisamment pour ça qu’ils ont aussi le droit de piquer la vedette à Square pour l’annoncer. Voilà, il sortira sûrement six mois plus tôt sur PS4 que sur Xbox One. C’est tout. Qui ça intéresse ? Est-ce que vous pensez que beaucoup de gens vont acheter une PS4 pour jouer au remake 6 mois plus tôt ? Est-ce que cette annonce est si significative que ça, finalement ? C’est Square qu’il faut remercier pour le jeu, Sony ne marque aucun point avec cette annonce.
  • Vous savez combien a coûté le premier Shenmue pour être développé ? Il a marqué l’histoire pour son budget à l’époque considérable de 47 millions de dollars. Et Sony invite Yu Suzuki sur scène pour nous annoncer une campagne kickstarter de deux millions de dollars ??? Pour un jeu en HD des années 2010 ? Vu les ambitions annoncées par Suzuki, je vous le garantis, les backers de cette campagne ne financeront pas le développement du jeu. La campagne de pub, à la rigueur. Mais alors qui finance le jeu ? On pourrait se dire que c’est Sony tout seul, ce qui leur vaudrait un gros pouce vert de ma part… Sauf que le jeu ne sera pas exclusif aux plateformes Sony. Donc on peut se dire qu’ils sont l’investisseur majoritaire, tout au plus. Et même pas de suffisamment pour avoir une exclusivité temporaire par rapport au PC ! Alors je vous le redemande : quelle est la pertinence de cette annonce ? Quand on présente un jeu multiplateforme, on a l’élégance de montrer du gameplay pour voir à quoi le jeu ressemble sur sa propre plateforme. Rien de tout cela n’a été fait. Sony récupère encore du crédit pour une annonce que Suzuki aurait pu faire tout seul via Twitter ou un simple communiqué de presse.

Alors que reste-t-il de la conférence Sony ? Qu’est-ce que Sony annonce pour rivaliser avec les jeux peu envoûtants de Nintendo d’ici à l’E3 2016 ? Eh bien pas grand chose. Les annonces 2016 et 2017, c’est bien joli, mais ça ne fait pas tourner beaucoup les consoles en 2015. Combien y a-t-il de jeux intéressants à voir sur le stand de Sony cette année ? Deux : Street Fighter V et Uncharted 4. Tous les jeux du Nintendo Digital Event sont présents sur leur stand.

On est tous triste de voir Nintendo lutter pour sauver les meubles des dernières années d’existence de la WiiU en se préparant au lancement de la plateforme suivante (nom de code NX) : soutenir deux consoles à eux tout seuls, désertés par les éditeurs tiers, c’est trop dur. Le flux est trop tendu et il est difficile de sauvegarder les apparences. Mais j’y pense, Sony a montré quoi pour la PlayStation Vita ? N’oubliez pas, la conférence de tout constructeur doit avoir pour but de vendre ses plateformes. Nintendo a au moins le mérite d’avoir présenté des jeux pour ses deux consoles

Nintendo a décidé de se cantonner aux jeux sortant entre maintenant et le prochain E3. Et qu’on se le dise, je désapprouve cette décision, car il ne faut pas que 100% du contenu soit purement informatif. C’est l’E3, et qu’on aime ou pas, c’est le salon des rêves aussi ! C’est le jeu et il faut suivre un minimum les règles, même si je salue l’envie de Nintendo de vouloir, comme on dit, « cut the bullshit« . J’ai préféré la conférence Sony au Digital Event de Nintendo pour cette raison : Sony n’a pas plus de contenu à court terme que Nintendo, mais a aussi passé du temps à nous faire rêver. Par contre, Microsoft m’a semblé avoir du contenu à court et moyen terme, plus régulier.

Cependant, il me faut parler un peu de contexte aussi : l’E3 de Nintendo a commencé dimanche avec l’annonce de la venue (immédiate en plus) de Roy et Ryu dans Super Smash Bros. for WiiU et for 3DS, puis fut suivie par le Nintendo World Championships qui était de loin le meilleur événement de cet E3, où a été révélée la venue de Earthbound the Beginnings sur la VirtualConsole WiiU, ainsi que tout le potentiel de Super Mario Maker devant une foule vibrante d’excitation. Le Digital Event lui-même a également été suivi du démarrage de Nintendo Tree House Live qui, pour la deuxième année consécutive, permet aux téléspectateurs de voir des sessions de test des jeux (en live gameplay, messieurs-dames) par le staff de Nintendo of America et les développeurs des jeux eux-mêmes.

Si je devais donc ordonner les présentations elles-mêmes, le podium serait :

  1. Microsoft : solide et efficace
  2. Sony : beaucoup de poudre aux yeux mais un peu de vrai contenu aussi
  3. Nintendo : du contenu, mais pas assez de poudre, pas assez solide ni efficace

Mais si je dois donner mes impressions générales sur la présence des constructeurs sur le salon, Nintendo a toujours de l’avance… Et on peut être certain, vu tout ce qu’ils ont, à tort, laissé de côté, que l’an prochain va être glorieux.

On va quand même finir sur une note drôle concernant ce que j’ai le plus haï du Nintendo Digital Event, parce que je préfère en rire que d’en pleurer.

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