Millésime Un Neuf Neuf Huit

Je ne vais pas tourner autout du pot : 1998 a été, à mon avis, la meilleure année de l’histoire du rap français. 20 ans plus tard, je ne suis malheureusement pas surpris qu’autant de paroles soient toujours d’actualité ou qu’autant de chansons sorties cette année n’aient jamais été égalées. Mais place à la célébration ! Retour sur un corpus absolument pas exhaustif de 10 oeuvres datées de 1998 qui me semblent essentielles, qu’elles soient illustres ou quasiment inconnues.

 


1. Suprême NTM sort son dernier album, éponyme.

Regarde-le
Quand il te parle, écoute-le
Le laisse pas chercher ailleurs l’amour qu’il devrait y avoir dans tes yeux
Laisse pas traîner ton fils

En 1998, cela fait 3 ans que le Suprême n’a pas sorti d’album, notamment à cause d’une procédure judiciaire fortement médiatisée liée aux paroles de l’album précédent, Paris Sous Les Bombes. Le groupe revient cependant avec un album éponyme jouissant d’une production sans précédent au sein du groupe et d’une forte richesse thématique qui en fait un portrait à multiples facettes : celui d’un groupe-symbole, celui de deux MC, celui d’un endroit et surtout celui d’une époque.

Les paradoxes sont nombreux et les changements de ton aussi. A l’instar de l’incontournable Ecole du Micro d’Argent qu’IAM a sorti en 1997 en prenant un peu d’avance sur l’année que je salue dans cet article, Suprême NTM oscille entre humour, colère, tristesse et sérénité. Dans des morceaux superbement réalisés mais pas trop (« Trop sophistiquer, c’est pécher »), KoolShen et Joeystarr évoquent désoeuvrement et sexe sur la banquette arrière, chantent les louanges de leur département et s’attristent de l’état de leurs quartiers, et jamais ne se découragent, ignorant sans doute qu’il s’agira de leur dernier opus ensemble.

Les différences de propos et d’humeurs entre les deux MC se font de plus en plus apparentes, mais pas encore tout à fait en rupture. Pourtant, c’est sur cet album que KoolShen signe son premier morceau solo, hommage à… sa nouvelle clique. Les duos de rap ont parfois ce sens involontaire de la puissante ironie : leurs plus grands albums sont souvent leurs derniers – demandez à Lunatic.


2. Rocé sort son premier single, « Pour l’Horizon »

La force contre la gangrène
Des gens, faut que j’engrène
Déjà vers le bon thème pour l’horizon

Le premier album de Rocé, Top Départ, tirera son titre des deux premiers mots de « Pour l’Horizon » – et contiendra une de mes plus grosses baffes de l’histoire du rap français, « On s’habitue » – mais il lui reste 4 ans de gestation avant de sortir. En attendant, Rocé pose déjà son message de ténacité et d’espoir indéfectible sur un sample d’Alan Parsons Project aérien, témoignant de l’envol du rappeur. La première d’une longue série de gemmes délivrées par Rocé puis oubliées des amateurs de rap français.


3. Le Combat d’Ideal J continue

Sachez que mes fautes sont graves et que mes défauts sont larges
J’arrive en éclaireur même si mon coeur est en naufrage
Je titube, la musique vacille, je navigue
Entre violence et souffrance, ma douleur m’intrigue

Le groupe qui a lancé les carrières de Kery James et DJ Mehdi avait sorti son premier album deux ans plus tôt. Les membres d’Ideal J étaient déjà « sur une mission », mais encore très jeunes. A peine adultes en 1998 et un peu plus entourés, ils réalisent cette fois un disque extrêmement puissant, reprenant à plusieurs reprises les messages du premier, mais en plus fort, en plus riche, en plus enflammé et, tout simplement, en plus. C’est apparent dès la première piste, qui porte le même titre et le même sample que la première piste de l’album précédent, mais avec des instruments en plus dans l’instru et un couplet en plus dans le texte.

Kery expose sa vision de la France qu’il empoigne sur la couverture du disque, sans détour et sans retenue (il va même jusqu’à se contredire sans vraiment s’en rendre compte), avec une rage flagrante. Cette rage, DJ Mehdi la magnifie avec des instrus qui vont droit à l’essentiel : un rythme simple, une basse dénudée, un sample issu de vieux disques obscurs qui partagent tous la particularité d’irradier la même chaleur que la voix du MC. Kery a beaucoup de choses à dire et DJ Mehdi laisse ses prods s’épandre pour atteindre leur plus grande splendeur, donc il y a plus de morceaux au delà de 5 minutes qu’en deçà de 4. Et c’est très bien comme ça.


4. Le Saïan Supa Crew voit le jour

Evite les faux, vis seulement pour ta gouverne
Prends les relous d’assaut et laisse de côté les balivernes

1998 est l’année où trois groupes de rap (OFX, Explicit Samouraï, Simple Spirit), regroupant 7 MCs issus de plusieurs villes de banlieue parisienne (Montfermeil, Noisy-le-Sec, Bondy, Bagneux, Montrouge, Sarcelles) se rassemblèrent sous une seule bannière, le Saïan Supa Crew et sortirent leur premier EP, Saïan Supa Land.

L’EP comprend une chanson pour chaque groupe, une chanson à 7, une intro à 7 et surtout une collaboration de tout le crew avec un quatrième groupe (COM’X), portant le compteur des MCs à 9 sur « La Solution ». Comme à l’habitude de ce que deviendra le Saïan, les chants et contrechants sont nombreux, les influences musicales sont variées, on ne comprend pas tout mais une énergie incroyable émane de tous les morceaux. Cet EP sera le seul réalisé de bout en bout à 7, puisque la figure de proue du groupe, KLR, est mort subitement dans un accident de la route avant que le groupe rencontre le succès qu’on lui connaît.


5. Demain n’était pas si loin que ça pour Shurik’N

La fierté du Hip Hop sera pas la honte du pays
Je le dis en vrai, mais je croise les doigts. Les mains aussi
Je prie pour la première fois
Que la catin d’aujourd’hui redevienne la princesse d’autrefois

Je suis fasciné par ces périodes que certains groupes et artistes vivent, dans leurs carrières, où ils semblent avoir trouvé et ouvert bien grand la vanne de leur inspiration, sortant classique sur classique sans relâche. En 1997, IAM a réalisé un des plus grands albums du rap français, se concluant sur ce que beaucoup considèrent comme LE classique du genre ; un de ses membres, Kheops, a réalisé un immense album de DJ, collaborant avec des tas de grands noms de l’époque dont les 3 MCs d’IAM. L’année suivante, l' »architecte sonore » d’IAM Imhotep sort lui aussi un album de DJ avec les trois MCs. Shurik’N trouve après tout ça le temps, l’énergie et surtout l’inspiration de sortir son premier album solo, un classique en son nom propre, Où je vis.

L’homme à la voix la plus ardente du rap français dépose des textes volubiles prolongeant ses dires de L’Ecole du Micro d’Argent, entre amour de la vie, renoncement, indignation et espérance, le tout sur des instrus intégralement produits par lui. Pour illustrer son flow, il se repose sur des samples de musiques de vieux films (SpartacusLégendes d’AutomneLa Guerre du Feu), allant jusqu’à emprunter de la musique de Bruno Coulais, avec lequel son collègue Akhenaton travaillera plus tard sur la musique de Comme Un Aimant.

Je ne connais pas d’autre exemple d’un rappeur aussi prolifique sur à peine deux ans avec une telle qualité à la clé.


6. Chiens de Pailles est révélé à la France entière sur la BO de Taxi

Restons à Marseille quelques minutes de plus pour parler d’un des duos les plus sous-estimés de la région phocéenne. Composé de Hal (musique) et Sako (paroles), le duo n’a pas encore sorti son premier album quand, avec l’aide d’Akhenaton, il pose sur la BO du film Taxi l’incisif « Maudits soient les yeux fermés ».


7. Hocus Pocus sort un album de folie dans un secret absolu, Seconde Formule

Car y a une différence entre avoir du style et s’en donner
Si j’en ai, tant mieux, si j’en ai pas, tant pis, je peux m’en passer

Après une streettape archi-confidentielle réalisée avec pratiquement rien, le duo de rappeurs-producteurs Hocus Pocus à l’époque constitué de 20syl et Cambia recrute un troisième membre, le DJ Greem, pour assurer pass-pass, scratches et embryons de breakbeat. Le groupe s’équipe également de meilleur équipement pour la prise de son et l’assemblage d’instrus et c’est dans cette configuration que 20syl démontre pour la première fois à quel point il est doué dans cet exercice.

Seconde Formule est un album d’une qualité de production absolument invraisamblable pour un projet aussi intime et, pour ainsi dire, amateur. 20syl articule ses prods sur des choix de samples très éclectiques : du jazz à cuivres qui grésillent bien avant Wax Tailor, à la soul de Diana Ross en faisant un crochet par le Dvořák déjà emprunté par Serge Gainsbourg.

Ajoutant à cela la verve naturelle de Cambia et l’inspiration que les deux MC puisent notamment dans le rap marseillais qui, comme je l’ai dit plus haut, était en ébullition à cette époque, ainsi que le talent aux platines d’un Greem qui fera partie avec 20syl de C2C plusieurs années plus tard, la seconde formule devient magique et résulte en un album dont la facilité d’écoute n’a d’égale que l’aisance de deux microscopiques MCs de l’ouest à égaler leurs idoles.


8. Doc Gynéco insulte nominativement sa maison de disques sur un album improbable

— Dis, Bruno, à ton avis, qu’est-ce qu’on vient foutre ici ?
— Engraisser des banquiers qui sur nos vies font des crédits
— Dis, Bruno, qu’est-ce qu’on peut foutre ici ?
— Balancer la vérité, risquer nos vies à la télé

C’était connu depuis l’album précédent et « Nirvana », Doc Gynéco a longtemps dansé avec ses pulsions autodestructrices. Avec Liaisons Dangereuses, il met les pieds dans le plat en confectionnant un album essentiellement composé de collaboration avec des artistes proches de sa musique (Ärsenik, Rockin’ Squat) et d’autres plus éloignés (Catherine Ringer, Renaud) et enfin carrément pas artiste (Bernard Tapie).

Mais le risque commercial ne suffit pas au Docteur qui a vraiment décidé de quitter Virgin en grande pompe : il va jusqu’à proférer des accusations à charge de marketing cynique (« Si tu savais ce qu’ils pensent des gens de couleur, ma soeur… ») à l’encontre des maisons de disques en général, avant de littéralement name-dropper la sienne (« Demande à Virgin si j’ai des copines dans la machine ») !


9. Le groupe d’Abd Al Malik sort son dernier album, La Fin Du Monde

On était là, on avait le sentiment de servir à rien
Pendant que chaque jour, nos proches disparaissaient un par un
D’abord anonyme
NAP est devenu un patronyme
On traînait dans la fange
Pauvres comme les gens du Gange

20 après la sortie de La Fin Du Monde, le public est encore en désaccord sur si Abd Al Malik fait du rap ou du slam, tandis que l’artiste lui-même dit toujours faire du rap, dans la continuité, par métamorphoses successives, de ce qu’il faisait au sein des NAP.

Ce qui est regrettable, c’est que trop peu de monde écoute ce que faisaient les NAP, justement. A l’époque, plusieurs des frères et cousins (au sens plus ou moins génétique, ce qui n’a que peu d’importance pour Malik) donnaient encore de la voix avant de prendre des rôles plus à l’abri des regards dans la production musicale d’Abd Al Malik.

Ce disque montre la persistence d’un message général qui reste le même parmi ces hommes depuis le début, tandis que son habillage musical n’a plus rien à voir. Il montre aussi la confiance croissante de Malik dans son écriture et sa diction, prenant fréquemment le pas sur les autres MCs, en précurseur logique de son premier album solo, Le Face à Face des Coeurs.


10. Fabe atteint le sommet de son art avec Détournement de Son

Assez plaisanté. Ces gens ont tous les ingrédients
Ils nous font foutre le camp
En rendant répugnants les cours aux étudiants
L’élite intellectuelle est formatée comme les gérants du McDo :
« Tu parles trop ? Tu parles plus. Ciao ! »

Fabe (possiblement pour moi le meilleur rappeur que la France ait jamais eu) a enregistré son troisième album à une période de carrefours multiples dans sa carrière :

  • Le Complôt des Bas-Fonds, son collectif précédent, est en voie de disparition.
  • La Scred Connexion, son collectif suivant, est en train de naître
  • Il sort cet album avec le label de Cut Killer et East, Double H
  • Il a commencé à collaborer avec la scène marseillaise avec ses apparitions sur L’Ecole du Micro d’Argent d’IAM et Sad Hill de Kheops
  • Il commence à collaborer avec DJ Mehdi d’Ideal J
  • Mais surtout, il commence à vraiment enrager au vu de l’état de la société française

Avec une voix plus grave et profonde que celle qu’il avait utilisée jusqu’ici, Fabe enchaîne avec une fougue qui témoigne de sa colère les constats accablants sur l’état de la France, de son paysage politique et de ses inégalités. Un morceau comme « Nuage Sans Fin » serait toujours exactement aussi pertinent, sinon plus, s’il sortait aujourd’hui, 20 ans plus tard.

L’écriture et la prosodie de Fabe sont soigneusement peaufinées, réalisant plus que jamais ce qu’annonçait sont album précédent : un mariage harmonieux du fond et de la forme. Avec un sens de la formule inégalé, Fabe enchaîne sans répit des punchlines qui satisfont les oreilles autant qu’elles font réfléchir le cerveau.

Il est également apparent que Cut Killer, pourtant aux manettes du label et DJ de sa profession, supervise la réalisation de l’album en lui donnant une grande cohérence, mais laisse à Fabe une liberté de choix assez insolite sur les sonorités des chansons, collaborant avec un panel étonnamment varié de DJ (notamment DJ Stofkry du Complôt des Bas-Fonds et Cutee B, DJ de la première heure de la Scred Connexion).

Côté voix, toutes les apparitions d’invités sont remarquables, avec les flows fracassants de Lorea et Sëar du Bario 5 Spry, l’intégralité de la Scred Connexion, le futur membre de l’Asocial Club AL et tant d’autres.

L’oeuvre de Fabe trouve sur ce disque une unification qui est, malheureusement pour sa paix intérieure, la rage qu’il contient tant bien que mal et qu’il laissera poindre une ultime fois en 2000 avant de quitter définitivement la scène rap.


Voilà. 10 oeuvres que je trouve incontournables pour l’histoire du rap français, toutes sorties en 1998. D’autres fans de rap diront que 1997 était meilleure, d’autres parleront de 1995 ou même encore plus tôt. Une chose est sûre : aucune des 20 années qui ont suivi 1998 ne l’a surpassée. Loin s’en faut.

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Oüroboros

Des textes tellement pauvres en valeur artistique que ses albums finissent par se résumer à un unique message : j’aime que les gens qui portent du Ünkut.

Une marque de streetwear qui ne diffère des autres que par son image de « marque de Booba » et aucunement par sa qualité, ne servant donc qu’à faire faire de la pub à la musique qui ne fait rien d’autre que lui faire de la pub.

Elie Yaffa devrait changer de blaze.

Oüroboros, le MC des boloss.

Je marche profil bas, n’exhibe aucun bijou

« Tu vaux bien plus qu’une marque », m’avait dit Mamadou

MC Solaar – « Lève-toi et rap »

Tu peux profiter de son absence pour jouer les pachas

La double voyelle du numero uno restera le A