Supertramp – Supertramp. « And maybe you’ll correct me »

Le groupe anglais rapidement expatrié aux Etats-Unis ayant connu un succès retentissant dès son troisième album, ses deux premiers efforts passent bien souvent inaperçus. Pourtant, la composition finale du groupe n’ayant pas encore été atteinte, des différences musicales importantes rendent leur découverte assez enrichissante. Le premier album, éponyme, est tellement différent des succès futurs du groupe, et d’une si délicate discrétion, que j’ai l’impression de connaître un secret. J’ai décidé de la partager.

Nous sommes en 1970, c’est-à-dire il y a quand même un bon moment. Pink Floyd n’a pas encore commencé à travailler sur The Dark Side Of The Moon, King Crimson vient de sortir son premier album, et The Pretty Things s’apprête à publier Parachute. Le rock progressif fait ses débuts, les mélodies de clavier se mélangent timidement avec les formations rock plus traditionnelles et chaque pianiste aux cheveux longs du Royaume Uni y va de sa tentative dans ce genre nouveau.

C’est dans ce contexte qu’a lieu la rencontre de Richard Davies et Roger Hodgson, aka les hémisphères droit et gauche du cerveau de Supertramp. Accompagnés du batteur Robert Millar et surtout du guitariste et parolier Richard Palmer, ces jeunes hommes financés par un mécène danois écrivent, composent et enregistrent un LP de 10 pistes et un peu plus de trois quarts d’heure que plusieurs aspects permettent de gentiment qualifier de « concept-album ».

De gauche à droite : L’auteur de « The Night Watch » et « The Great Deceiver » de King Crimson / Le papa de « Dreamer », « Fool’s Overture », « Breakfast In America » / Le papa de « Bloody Well Right », « Rudy », « Goodbye Stranger »

L’album comporte une intro et une conclusion qui forment une seule chanson, une petite chanson courte concluant la première face du vinyle, une thématique de paroles générales (la frustration de ne pas réussir à trouver sa place dans le monde) et une ambiance généralement uniforme. Tous ces facteurs en font un très bon candidat à l’écoute d’un seul coup, chaque chanson prise séparément gardant ses qualités propres, mais laissant une impression de manque de celles qui l’encadrent.

La recette de Supertramp est très simple : toutes les musiques sont composées en duo par Davies et Hodgson, toutes les paroles sont écrites par Palmer, Hodgson prend le rôle de chanteur principal mais peut être rejoint par Davies ou Palmer si besoin est. Et pour finir, tout l’album a été enregistré de nuit. Et je ne saurais pas expliquer pourquoi, mais ça se ressent. Bien avant de savoir ce détail sur l’enregistrement, je trouvais assurément que cet album était un des plus « nocturnes » que je connaisse. Il a une sorte de torpeur, de paresse à peine perceptible qui correspond parfaitement au thème de la nuit. Un trait qu’il partage avec le premier album d’ArchiveLondinium.

Les chansons de l’album se reposent généralement sur une section rythmique solide, jamais révolutionnaire mais jamais banale non plus, notamment grâce au travail de Hodgson à la basse, qui fait qu’elle n’est jamais totalement en retrait. Sur cette base rythmique, les chansons présentent une recherche mélodique évidente, chacune ressemblant à une sorte d’arabesque peinte avec les différentes couleurs que sont : les voix, les guitares, les orgues et occasionnellement les flûtes et harmonicas. On pourra retenir l’air chanté et les contrechants de guitare sur « Words Unspoken » ou le superbe solo de guitare doublé d’orgue de « Maybe I’m a Beggar ». La chanson la plus mélodieuse doit être « Aubade/And I Am Not Like Other Birds Of Prey », tandis que la plus hachée serait « Nothing To Show » (les accords plaqués du refrain sont exactement comme doivent être des accords plaqués). Ces peintures évoquent d’ailleurs à merveille les teintes de la couverture de l’album : des vagues de chaleur au milieu de la nuit, comme si l’on fixait la flamme d’une bougie et attendait d’y voir se former des images

Certaines chansons seront plus « fantaisistes » que d’autres dans leur présentation, comme notamment la longue « Try Again », qui évolue autour d’un schéma [couplet-refrain-instrumental] répété trois fois, dont la portion instrumentale est de plus en plus minimaliste et longue. Ce qui n’empêchera pas Richard Palmer d’intégrer un petit peu de Bach à un de ses solos de guitare

Au bout du compte, cet album qui porte le nom du groupe Supertramp est vraisemblablement l’album le moins musicalement représentatif de la carrière du groupe, tant son style a évolué rapidement après le recrutement d’un saxophoniste. Ce qui fait que, dès la sortie de Crime of the Century quatre ans plus tard, le groupe ne jouera plus aucune chanson de cet album en concert. Le secret est malheureusement bien gardé. Le secret d’un démarrage du groupe dans un domaine où se sont illustrés d’autres légendes depuis, mais un secret loin d’être honteux. Richard Palmer, quant à lui, quittera le groupe rapidement après la sortie de cet album et on le reverra plus tard comme parolier de trois superbes albums de King Crimson.

Cet album est un secret qui gagne à être divulgué.

9/10

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